Conférence croisée Olivier Hamant / Jean Jacques Pigeon « Trajectoires végétales » Galerie 28 Lyon (B-bble)

Olivier Hamant  (Chercheur à l’INRA) – « Vers un théorème végétal »

Olivier Hamant effectue son travail de recherche au laboratoire de reproduction et développement des plantes à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon qui a plusieurs tutelles : CNRS, INRA, Université de Lyon, ENS. Cette entité regroupe des enseignants chercheurs, des chercheurs et s’intéresse particulièrement aux mécanismes de formation des graines, des fruits, des fleurs.

La Plante : un modèle de Recherche

La Plante présente, pour l’opinion générale, un intérêt en tant que sujet d’études pour assurer des objectifs de rendement de production, d’agriculture, de pollution … Même s’il est évident que la réponse à la fin des ressources, enjeu du 21ème siècle, passera par le monde végétal, il existe un certain nombre de concepts fondamentaux identifiés originellement chez elle : la cellule, le noyau dans la cellule,  les chromosomes, le gêne, le virus, la mort cellulaire programmée, l’hormone gazeuse …  La raison principale est que la recherche biomédicale, en particulier la recherche animale, se confronte au domaine émotionnel et au diagnostic. En recherche végétale, il n’est pas possible de se heurter à ces problématiques ce qui propulse cette activité dans un champ beaucoup plus conceptuel. Puisqu’il existe beaucoup de ponts entre le monde animal et végétal, des concepts éprouvés sur la Plante sont transférables sur les animaux et applicables en médecine. Par exemple 70% des gènes impliqués dans le cancer sont présents chez les Plantes. Des études de modification génétique sur la plante modèle l’arabidopsis ont permis de comprendre un mécanisme génétique nommé « l’interférence ARN » utilisé aujourd’hui par la communauté de chercheurs sur le cancer et le sida.

Un sujet de cœur 

Une introspection macroscopique

O. Hamant propose d’illustrer son intérêt sur le sujet en présentant un de ses sujets favoris :   le rôle des contraintes mécaniques dans le développement des Plantes. Il s’appuie alors sur l’analogie de la Cathédrale Saint Jean. Cette structure repose sur des murs qui la soutiennent. Elle est verticale car elle s’oppose à la force de gravitation. Plus généralement, un bâtiment est une manifestation de la gravité et résiste par une association d’éléments qui renforce les points de fragilité. Ainsi est établi le monde du vivant. Un fémur est composé de trabécules en réseau dont la direction est parallèle aux contraintes maximales. L’os se construit pour résister aux contraintes mécaniques.

Chez la Plante, l’évolution est identique. Une expérience illustre parfaitement la résistance au vent par l’Arabidopsis. Soumise à une caresse quotidienne de la main, les tiges sont couchées et rigidifiées après quinze jours de traitement. La même espèce crue dans une enceinte étanche pousse plus vite et tombe. Leur faiblesse est le résultat d’une résistance non développée par l’effet de l’environnement.

D’autre part, la Plante génère elle-même une force mécanique interne. La pression mesurée de 5 à 10 bars (équivalent à une chambre à air de vélo) explique sa croissance sur des terrains hostiles comme dans l’asphalte par exemple. Cette pression interne, source d’énergie mécanique, est le moteur de la croissance des plantes.   Comment les utilisent-elles pour leur développement ?

L’étude microscopique

Enlever les fleurs d’une Arabidopsis et observer à l’œil nu, mieux à la loupe, le tissu permet d’accéder à un groupe de cellules en forme de dôme : les méristèmes. Tout comme un ballon rempli de gaz, l’épiderme de la Plante est sous tension. Le patron des contraintes mécaniques se calcule facilement. Il est hétérogène.  Les microtubules, constituant des méristèmes, présente des alignements associés à la direction des contraintes. C’est à l’échelle de la cellule que le développement morphologique initie sa réponse aux sollicitations extérieures.

Pour aller plus loin que la simple observation, une onde laser ultra-violette est utilisée pour brûler une cellule du méristème et donc modifier les contraintes du tissu très localement. Une modélisation numérique de l’expérience prévoie des nano-contraintes mécaniques circonférentielles. L’observation microscopique des microtubules confirme cette forme : elles s’alignent aux contraintes.

Un théorème végétal

Finalement, les microtubules contrôlent la forme. Cette forme, émergeante de l’épiderme sous tension, permet de cartographier un patron de contraintes. Ces contraintes contrôlent en retour ces microtubules.  Le système est auto organisé.

« Les cellules résistent aux contraintes mécaniques » est un théorème végétal qui rend possible la compréhension de la morphologie de la Plante et donc sa modélisation dynamique.

 

 

Jean-Jacques Pigeon – « Les rêveries de la ligne végétale »

« Orienté délibérément du côté de l’enchantement du monde plutôt que du côté de sa déchéance, mon travail artistique s’appuie sur la puissance symbolique et formelle du règne végétal. Privilégiant la matérialité de la ligne naturelle, branches, brindilles, feuilles, fleurs comme élément de dessin, il s’agit de rendre visible le trait qui trace, qui forme, qui limite, qui figure. Le suggestif est de rigueur, la beauté poétique de la ligne, de la forme et du sens est recherchée. Entre nature et culture, réel et artifice, figure et abstraction, ostentation et discrétion je tente à l’aide de quelques traits de végétaux de ré-enchanter le monde, un rêve. »

Parce que les mots sont inadéquats, Jean Jacques Pigeon utilise d’autres éléments pour s’exprimer.

La Recherche

L’art est un travail in progress, jamais fini et en permanence en recherche. C’est une quête perpétuelle. Cette attitude a certainement pour origine une formation universitaire mais également des rencontres artistiques. Cet état d’esprit de recherche se manifeste par une série d’œuvres qui correspondent à  des états de la Recherche générale.

La trajectoire

La définition du dictionnaire propose un trajet direct entre deux points qui ne semble pas correspondra à sa démarche. Les descriptions restent confinées à une explication de sciences physiques. Parler de trajectoires renvoie à l’orientation dans plusieurs directions et se manifeste par des orientations multi sens. C’est davantage l’errance et le vagabondage que ce terme signifie. La parabole de l’Arbre est mieux adaptée à cette description. D’après Paul Klee, les racines sont ce qui fait l’Artiste, le tronc est l’Artiste, les branches et les feuilles sont les œuvres. Cependant, elle parait moins complète que le concept de rhizome, développé par Gilles Deleuze et Felix Guattari dans « Mille Plateaux », qui possède un tubercule d’où partent plusieurs petites racines. Différentes trajectoires chaotiques non linéaires forment davantage sa vision. Son cheminement ne part pas d’un point précis mais d’une sorte de lieu indécis, secret, souterrain où le végétal prend une grande place.

Le végétal

Comme  terrain expérimental

C’est un terreau de recherche qui permet d’avancer, non selon une progression mais plutôt par des renaissances successives. L’auteur s’inscrit complètement dans une tradition expérimentale comme la photographie du XIXéme siècle.

 

Comme état primitif

John Cowper Powys parlait au début du 20ème siècle de son « moi ichtyosaure » dans sa quête pour un retour à un état primitif. Cet état premier renvoie au monde de l’enfance, à l’approche ludique.

Comme l’Humain

Le végétal d’apparence banal, discret, ramène l’Homme à un pied d’égalité. Il est un morceau de nature aussi fragile qu’une brindille. Il reste malgré tout éloigné. Il est immobile, ne s’impose pas, il est lointain mais proche et possède une capacité à s’adapter comme le lierre qui pousse et se développe dans des endroits improbables qui n’hésite pas à bifurquer devant l’obstacle pour continuer à se développer.

Comme force vitale

A Hiroshima les autorités compétentes ont recensé une centaine ou plus d’espèces de végétaux qui ont résisté à la bombe atomique. Les japonais ont beaucoup communiqué autour du Ginkgo Biloba comme symbole de longévité, il n’est pas le seul. Bien que la mort ne soit jamais loin, il y a dans le végétal une puissance de vie, discrète peut-être, mais indéfectible. La force vitale se manifeste dans sa structure à l’aspect inattendu, hasardeux où l’accident se mêle à sa logique structurelle. JJ. Pigeon voudrait retrouver dans ses peintures, ses volumes ou installation, cette énergie vitale, ce Ki comme dirait les chinois ou coréens, ce souffle primordiale. Il est en cela un modèle.

Comme «risque» décoratif

Tout l’art du XXe siècle, et cela semble continuer aujourd’hui, est animé par la hantise du décoratif. Sur les bancs de l’Université, aux Beaux-Arts ou dans les milieux dits autorisés le terme n’est pas employé, ou alors pour juger négativement un travail. Il n’y aura guère eu que Matisse pour relever le défi en clamant haut et fort que toute œuvre est décorative, que décoration et expression ne sont pas incompatibles. Il l’a prouvé largement dans ses œuvres, en particulier dans ses papiers découpés.

Le végétal comme au-delà du végétal

«Regarder, disait Valéry (Degas Danse Dessin), c’est-à-dire oublier le nom des choses que l’on voit», c’est-à-dire dessiner. Plus encore JJ. Pigeon ne veut dessiner les végétaux mais plutôt ce qu’il y a entre les éléments, les vides entre les feuilles des branches pour qu’apparaisse la forme, la surprise. Il travaille à tâtons, entre ordre et désordre, cherche à dépasser le végétal, à aller au-delà. Le représenter simplement n’est pas intéressant. Autant le laisser à la photographie, au cinéma.

Pourtant le végétal peut lui permettre d’être ni tout à fait dans l’abstraction ni tout à fait dans la figuration, se situer dans un entre-deux lui convient tout à fait.