De la peinture avant toute chose

 

En parodiant le titre d’un livre du philosophe et sinologue François Jullien : « le

sage chinois n’a pas d’idée», je dis que la peinture de Jean-Jacques PIGEON n’a pas d’idée

non plus. C’est là sa plus grande force, et pour le grand plaisir de notre contemplation.

Dubuffet a raison lorsqu’il dit : « c’est quand la voyance s’éteint, qu’apparaissent les idées ».

Mais aujourd’hui, l’art serait devenu une affaire d’idée, et plus fort encore, de concept ! Pour

le marketing, les concepts sont des produits qu’on peut vendre, ce qui fait beaucoup rire

Deleuze devant cette usurpation marchande des concepts. Par conséquent, l’art conceptuel

rend indistinct, un produit marchand quelconque d’une oeuvre d’art, puisque celle-ci procède

d’une même démarche. Laissons au marketing et aux commerciaux de tout poil, leurs

concepts usurpés. Revenons à l’art, à la peinture, comme il s’agit ici dans cette exposition, et

donnons tort à Duchamp : la peinture n’est pas morte !

Ce que j’aime dans cette peinture, c’est justement ce qui s’éloigne de toute

conception, ce qui affole mon regard, ce qui m’échappe. Certes nous voyons bien des

feuilles, du feuillage, un entrelacs végétal, mieux encore, un ornemental végétal. Je dis

ornemental, non au sens « péjoratif », en pensant à l’importance de cet ornemental que lui

ont donné Matisse, Delaunay ou les peintres orientaux. Il est vrai que l’histoire de l’art s’est

crée contre l’ornemental, jugé excessif, primitif, contraire, à la pureté, à l’essence du beau.

Mais l’arrivée de la modernité a déjoué cette opposition entre le figuratif et l’a-figuratif, entre

le pur et l’impur, entre l’art noble et l’art mineur, entre l’art « premier » et l’art occidental

contemporain. Cet art ornemental me fait songer aussi à l’improvisation en musique, chez

Bach et son « clavecin bien tempéré » ou comme dans la musique de Jazz, par exemple. En

peinture, l’ornemental créerait en quelque sorte une « animation » du végétal, par une

tension entre figuratif et a-figuratif. L’ornemental serait, paradoxalement, ce qui libérerait des

choses cachées, des forces occultes, issues de quelques pratiques que l’on pourrait imaginer

par la main d’un « chaman ».

La peinture de Jean-Jacques semble avoir deux manières : l’une que je

classerais du côté du trait et de la ligne, l’ « Effeuillage sur papier coréen », et l’autre du côté

de la tache, l’ « Effeuillage noir d’encre sur papier chinois ».

Voyons l’ensemble intitulé « Effeuillage sur papier coréen ». Ce qui caractérise

ces peintures ornementales colorées, c’est cette ligne toujours en mouvement, un

mouvement qui n’a pas de direction constante, qui égare notre regard. Comme dans « Le

mystère Picasso » de Clouzot, où ne voyant pas la main de l’artiste, nous ne pouvons saisir

qu’un trait en mouvement, toujours au-delà de toute forme prévisible, au-delà de toute

représentation définie. Dans la série des « Effeuillages », suivez du regard une ligne et

voyez qu’elle n’est pas un contour véritable, un simple dessin de quelque chose, ou du moins

ce quelque chose, c’est une image sans ressemblance. La nature de cette ligne est

paradoxale, et Jean-Jacques le dit lui-même : « Que ce soit, dans la nature ou dans l’art, la

ligne aurait pour vocation d’être transparente. Et pourtant, entre apparition et disparition,

n’est-elle pas ce qui permet de distinguer et de donner corps aux choses ? ». Ce qui me fait

dire que c’est, si l’on veut, une peinture figurative mais sans ressemblance, ou pour le dire

autrement, un entre-deux, entre le figuratif et l’a-figuratif. En fait, comme le dit Deleuze, « il

n’y a pas de peinture figurative ». Tout le monde sait depuis Magritte, que « ceci n’est pas

une pipe »… Tant pis pour l’enchaînement polisson de mon imagination, ces mêmes

peintures peuvent inspirer entre « vagabondage et dévergondage » des figures érotiques à

peine voilée dans le jeu du feuillage. Ce qui se laisse détailler, effeuiller, comme savent le

faire les effeuilleuses, ce sont des petits détails de l’art érotique japonais. Pour contrarier le

vieux philosophe chrétien Descartes qui pense que « le diable est dans les détails », nous lui

dirons que c’est le plus beau des anges et qu’il est voué à l’adoration du dieu Éros.

Cependant, cette peinture ornementale a pris, avec la série des « Effeuillages

noir d’encre sur papier chinois », un tour différent de celui que traçaient les Effeuillages,

disons colorés. En effet ce n’est plus la ligne qui nous conduit en nous égarant, mais un

ensemble de taches d’encre noire sur fond blanc. Je sais l’importance pour Jean-Jacques de

la peinture orientale et en particulier celle du peintre chinois du 17ième siècle, Shitao, peintre

de paysages, dont les compositions, par « taches feuillages », semblent se métamorphoser

sur un fond blanc, et l’on sait que le blanc figure pour les orientaux, le vide du Tao. Les

grands papiers blancs de Jean-Jacques, intitulés « Effeuillages noir d’encre sur papier

chinois », sont comme « imprimés » de taches, nous donnant à voir un vide ou plutôt un

abyme, que retiennent en surface, disons apparemment, de grandes feuilles sagittées,

fortement dentelées, déchirées, usées, froissées, qui laissent percevoir en transparence des

nervures, ou des plis, comme si ces feuilles avaient laissé leurs empreintes, tels des fossiles

sur la pierre.

Finalement, qu’est-ce qui se cache sous ses « Effeuillages » ? Un voyage

intérieur, de la poésie, un pictural qui inspire le scriptural, (Il faut voir ce beau catalogue

reproduisant des peintures du carnet de travail de Jean-Jacques, accouplées à des poésies

bien choisies : « la feuille à l’envers »), un souffle, des émotions, des sensations, un

« complot d’affects » pour parler comme Deleuze. Cette peinture témoigne, comme le dit un

artiste coréen, ami de Jean-Jacques, de cette épiphanie, de cette manifestation de l’invisible,

que réalise un art paisible et sensuel, pour un libre et pur plaisir de contemplation, un vrai

« réenchantement du monde ».

Jean-Louis CHEVREAU

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