Effeuillages et autres histoires végétales

Effeuillages et autres histoires végétales

Travaux récents de Jean-Jacques Pigeon à la Galerie-Atelier 28 de Lyon

 

Voilà plusieurs années que Jean-Jacques Pigeon puise son inspiration et ses motifs dans le monde végétal des fragiles brindilles, des ramées, des branches, voire de quelques plus grandes tiges  pour les faire entrer dans son atelier ou dans ses installations. Il s’est vite plu dans le dialogue du végétal avec la pierre, avec l’édifice, dans leur solidité minérale et métaphorique, car les pierres qui nous abritent sont toujours peu ou prou chargées d’histoire, qu’elle soit noble ou quotidienne. Cet échange quotidien avec la Nature lui parle et lui permet de s’inscrire avec sa modestie naturelle mais aussi avec la détermination qui est vitale pour tout artiste, dans la posture qui lui est apparue comme la plus féconde. Il y voit sans doute à la fois une sorte de sécurité, de confort et, certainement aussi, et même avant tout, une interrogation toujours renouvelée : comment redonner vie à ces motifs ? Par quelles métamorphoses? Au sein de quels agencements toujours renouvelés ? Avec quelle palette ? Dans quelle visée ? En y associant quelle thématique ? Ces choses-là ne se dirigent pas d’abord par la raison, même si elle a toujours son mot à dire, mais dans un cheminement plutôt intuitif et progressif, à coup de tentatives, d’essais, de corrections, consignés parfois dans les carnets d’esquisses.

Le visiteur de la Galerie 28 de Martine Bonnaventure se trouve plongé dans cet univers. Et pour ajouter au naturisme propre à ces « effeuillages », on remarquera que sans que cela ait été vraiment calculé au départ par l’artiste, presque toutes les œuvres ont été réalisées sur papier. Des papiers divers, dont la faculté variable d’absorption ou de séchage a été patiemment observée et méditée, avant d’y appliquer l’encre, l’acrylique, la cire ou l’huile. On observera aussi que le montage de ces papiers évite dans la mesure du possible la punition de la vitre ou de l’enfermement. Car le papier lui-même participe de cette vie empruntée à la nature.

Quant au langage artistique, à proprement parler, si l’on devait s’arrêter au premier regard, on serait tenté de penser à des tapisseries ou à des tissus imprimées, dans le goût des maquettes proposées par les créateurs de l’entre-deux-guerres : Art Nouveau, École de Nancy, Matisse, Dufy, Sonia Delaunay, Mansouroff, etc. De cet art décoratif, les encres et les peintures de J.-J. Pigeon possèdent le goût du rythme, le sens du jeu, la vie des couleurs tranquilles ou toniques. Peut-être aussi cette exigence intime de devoir toujours dépasser la simple dextérité du geste. Je ne pense pas que l’artiste rougisse de se référer à cette tradition qu’il connaît bien et qui s’inscrit également dans l’héritage plus lointain des Byzantins, de Fra Angelico,  des Nabis, de Bonnard, de Vuillard…  Mais sans doute  y intègre-t-il en plus quelques enjeux personnels. Car il ne s’agit plus pour lui ni d’œuvres d’art appliqué, ni d’occupation marginale induites par la crise économique, comme ce fut un peu le cas pour une partie des illustres prédécesseurs que nous venons d’évoquer.

Pas de trace de romantisme dans cette peinture, ni de déclinaison de concept. On n’est ni dans la chaleur des mouvances lyriques ou expressionnistes, ni dans la froideur d’une certaine abstraction. Plutôt dans une sorte de sérénité vitale, sans tension cérébrale apparente. Pas dans la quiétude, quand même. Car tout bouge, tout diffuse, tout s’épanouit dans cet univers de papier et d’encre. On aime à se perdre dans les dédales ou les spirales tournoyants et à s’y trouver, tout seuls, non pas une révélation, mais une sorte d’abandon, un peu extrême-oriental, à cette vie si particulière  qui passe par la feuille, l’algue ou la fleur séchées, patiemment repensées et métamorphosées dans le secret de l’atelier d’artiste.

Jean-Pierre Arnaud, août 2013

 

For several years, Jean-Jacques Pigeon has been drawing his inspiration and his patterns within the plant world : fragile twigs, boughs, branches, and even some bigger stalks to make them part of his studio or in his installations. He soon enjoyed the dialogue between the vegetable world and the stone world, with the built world, in their mineral and metaphorical strength, the stones that make our homes being more or less laden with history, whether noble or daily it may be. This daily exchange with Nature appeals to him and fits with his natural modesty but also with the determination which is vital for any artist, to settle in the posture that appeared to him as the most fruitful. He probably sees in it at the same time a kind of safety, comfort, and certainly, even above all, a constantly renewed interrogation: how to restore life to those patterns? which metamorphoses? Within what kind of ever renewed arrangements? Which pallet to be used? What aim? What kind of thematic associated with it? These matters are not primarily driven through reason, even if reason always has its word, but in a rather intuitive and progressive path, with repeated attempts, testing, corrections, sometimes recorded in the sketchbooks.

At Martine Bonnaventure’s Gallery 28, the visitor is immersed in this universe. And to add naturism to these « leaf removal », we can notice that, though this has not really been initially determined by the artist, almost all the works have been carried out on paper. Different papers, the variable absorbent or drying capacity of which was patiently observed and meditated, before ink, acrylic, wax or oil was applied. We will also observe that the assembly of these papers avoids possible punishment of glass or confinement. Because the paper itself is part of this life borrowed from nature.

As to the artistic language, strictly speaking, if we were to stop at first glance, we would be tempted to think of tapestries or printed fabrics, in the style of models proposed by the creators of the inter-wars: Art Nouveau School of Nancy, Matisse, Dufy, Sonia Delaunay, Mansouroff etc. From this decorative art, J.-J. Pigeon’s inks and paints hold the taste of rhythm, the sense of game, the life of quiet or bright colors. May be, too, his intimate requirement of constantly having to go beyond the mere act of dexterity. I do not think the artist would blush for referencing to this tradition he knows well, which also lies within the more distant heritage of the Byzantine, Fra Angelico, the Nabis, Bonnard, Vuillard …  But undoubtedly he incorporates in his work some more essential personal reasons. Thus for him it is neither applied art nor marginal occupation induced by the economic crisis, as was the case for a part of the famous predecessors we have just mentioned.

No trace of romanticism in this painting, or declension of concepts. This is neither set in the warmth of lyrical or expressionist movements, nor in the coldness of some abstraction. Rather a kind of vital serenity, without visible intellectual tension. But it is not altogether in complete peace of mind. Because everything moves, diffuses, flourishes in this world of paper and ink. We love to get lost on the mazes or whirling spirals and there, alone, to find, not a revelation, but a kind of self-abnegation, somehow Far Eastern, this so peculiar life that comes through the sheet, seaweed or dried flower, patiently redesigned and metamorphosed in the secret of the artist’s studio.

 

Translated from Jean-Pierre Arnaud

by Agnès Guichet and Marie-France Roland

 

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