Effeuillages, peintures sur papiers hollandais

Effeuillages, Peintures sur papiers hollandais

 

Les Effeuillages, comme leur nom l’indique, s’inspirent librement et prosaïquement des feuilles d’arbres. En refusant toute représentation littérale, l’idée consiste à retrouver l’effervescence du feuillage, la puissance arborée par les moyens de la peinture. Il s’agit de dépasser la représentation, de la transcender pour donner à voir, à suggérer, l’énergie et la puissance de la nature qui ramène l’être humain à un simple morceau de nature, à une humilité qu’il conviendrait de se rappeler.

En cherchant à peindre, non pas la chose même, la feuille, mais ce qui est autour, pour la laisser plus ou moins apparaître, comme un corps qui se dévoile, cela permet de s’inscrire dans le renouvellement d’une peinture-dessin ou d’un dessin-peinture, les deux étant inextricablement mêlés. Le riche travail coloriste associé au dessin à la réserve très libre est l’essence de la recherche. Les transparences, l’usage de l’huile, de l’acrylique, de l’encre de Chine sont les moyens pour y parvenir.

Quand tout semble avoir déjà été peint, quand la peinture-même appartiendrait à des siècles révolus, l’acte de peindre est un acte de résistance plus qu’une nouvelle renaissance. Les influences sont nombreuses à commencer par l’art oriental ancien qui occupe une place non négligeable, tant dans la forme que dans l’esprit et ce de manière involontaire. Il reste que les références occidentales sont à trouver du côté des artistes qui ont cherché de nouvelles orientations picturales sans y parvenir vraiment à l’inverse de ceux que l’on qualifie de « Génies » de l’art.  L’art dit « gothique » ou pré-renaissant ou celui des Maniéristes italiens est convoqué. Leur supposée maladresse, leur inventivité et l’aspect décoratif – longtemps décrié – de leurs peintures est discrètement revisité. Simone Martini, Fra Angelico comme Le Parmesan ou Jacomo Pontormo font partie des fondations. Il en est d’autres plus proches historiquement qu’il conviendrait de nommer sans être pour autant exhaustif. L’enseignement d’Henri Matisse – comment l’éviter ? – y est présent, avec l’affirmation de la planéité du tableau, la revendication du décoratif comme le découpage dans la couleur. La richesse des « étoilements » et la posture radicale de Simon Hantaï, les chatoiements colorés de François Rouan ou la rigueur géométrique d’Ellworth Kelly peuvent être discrètement visibles. Mais chaque série propose une approche picturale qui se veut singulière à l’instar de cet ensemble de peintures sur « papiers hollandais ».

L’utilisation de vieilles cartes scolaires, des planches provenant d’une école d’horticulture flamande ou hollandaise ordonne la composition de chaque réalisation. On y retrouve une organisation souvent géométrique largement et volontairement perturbée par le dessin et le jeu coloré.  On pensera bien sûr à Pierre Alechinsky avec l’utilisation d’un support en papier historié, une même posture dans le travail, debout, papier au sol, usage de pinceaux chinois, d’encre et de peinture acrylique. Ce rapprochement est en fait superficiel, bien simpliste car aucun apprentissage calligraphique n’est revendiqué ou souhaité, aucun automatisme total ne guide l’exécution, aucune narration ou fiction n’est recherchée in fine, les dessins et textes noirs du support peuvent même disparaître. Outre le fait de laisser voir ou entrevoir quelques feuillages, chaque tableau est avant tout et « essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées », comme l’a si bien dit le peintre Maurice Denis (1870-1943). Il y est justement question d’ordre, d’ordre géométrique bien souvent avec la présence régulatrice d’un quadrillage, d’un cadre dans lequel les formes végétales et les couleurs transparentes viennent y mettre du désordre, du chaos. Quand à l’ordonnancement coloré, il y est construit, couche après couche, geste après geste, laissant advenir surprises et subtilités, dans une grande liberté.

Ces « papiers hollandais », planche après planche, constituent une forme de credo créateur quand la peinture rejoint le motif apparent, le prétexte, quand le feuillage est rigueur et liberté, ordre et désordre, ombre et lumière, immobilité et mouvement. Manifestement peint avec jubilation communicative, elle pourrait être communicative, du moins peut-on l’espérer.

(Jean Jacques Pigeon, avril 2012)

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