Entretien avec J.J. Pigeon

(extraits)

Élisabeth de Vaulx. : Tu as une pratique artistique depuis plus de vingt-cinq ans, mais ton travail s’articule depuis une quinzaine d’années autour du végétal : pourquoi tiens-tu à garder cette ligne directrice ?Jean-Jacques Pigeon : Ce n’est pas moi qui garde cette ligne directrice, c’est elle qui me tient. Le végétal s’est imposé à moi, il est inhérent, je crois, à mon histoire personnelle en–deçà et au-delà de l’artistique. J’ai passé mes plus jeunes années  au contact de la nature, les émerveillements tous comme les troubles et les interrogations qui sont nés des rencontres avec les éléments végétaux m’ont sans doute construit. Il m’est difficile de me détacher de ce qui me constitue.

E.d.V. : Ne revendiques-tu pas pourtant une forme de liberté dans une œuvre polymorphe, alors qu’il est de bon ton aujourd’hui dans le milieu de l’art contemporain d’être immédiatement reconnaissable en proposant un système dont le concept et la technique restent quasiment immuables ?

J.J.P. : Je n’ai jamais cherché et je ne cherche pas le « truc », un système. Ce n’est pas ma conception de l’art, je m’insurge même contre cet art-là. Si ce que je donne à voir semble protéiforme, que m’importe ! Je ne m’interdis aucune expérience, aucune divagation sous prétexte qu’elle ne s’inscrirait pas dans une « image » que les autres auraient de mon identité artistique. Créer, c’est errer.

E.d.V. : Parlons maintenant des œuvres elles-mêmes. Comment la technique s’impose-t-elle à toi ?

J.J.P. : D’abord, il n’y a pas pour moi des techniques qui seraient nobles, majeures et d’autres qui seraient mineures, des techniques réservées à l’art et d’autres qui ne le seraient pas. Que je le veuille ou non, je suis un héritier de Marcel Duchamp et compères, je ne m’interdis aucun matériau sous prétexte qu’il n’appartiendrait pas au domaine de l’art, je suis de mon époque. Quant à la question de la pérennité de mes réalisations, elle ne m’intéresse pas de prime abord, même si certains projets l’exigent. Le choix de la technique répond au besoin de l’œuvre-même.

Si je décide d’utiliser des brindilles de tilleul en guise de traits de dessins, c’est parce que leur forme et leur dimension répondent à l’idée que j’ai du dessin. J’ai passé une dizaine d’années à dessiner des morceaux de bois de manière « classique » avant d’oser les utiliser comme éléments constitutifs du dessin. Elles me permettent d’insister sur ce qui dans le dessin – figuratif surtout – disparaît au profit de la figure : le tracé lui-même. Et si je les enduis de résine et de pigment, ce n’est tant pour assurer leur résistance mais plutôt pour affirmer encore leur qualité graphique. Enfin, que je navigue entre la figuration (Série des Amoureux ou bien les scènes de Délices au jardin) et l’abstraction (Séries des grandes figures élémentaires ou bien les Compositions colorées), les brindilles m’apportent une richesse que je ne trouverai peut-être pas avec une autre technique. La poésie du matériau m’enchante.

E.d.V. : Quelle place souhaites-tu laisser à celui qui regarde ? Doit-il forcément connaître les grands peintres qui ont inspiré certains travaux (Giotto, Jérôme Bosch, Philippe de Champaigne…) ?

J.J.P. : Tous ces pères – ces maîtres – qui alimentent mon travail, c’est mon affaire, pas forcément celle de ceux qui regardent. Que le « regardeur » vienne « avec son pique-nique » (comme dirait François Morellet) me suffit. C’est d’abord une approche sensible que j’aimerais privilégier. Une fois l’œuvre réalisée, elle ne m’appartient plus.

(…)

 

(Entretien réalisé par Elisabeth de Vaulx en mai 2007)

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