Trajectoires végétales

Trajectoires végétales

(texte pour une conférence croisée avec Olivier Hamant chercheur à INRA, à la Galerie-Atelier 28 de Lyon le 19 octobre 2013)

 

«A l’origine étaient les eaux et les Plantes du Ciel :

… Les Plantes qui appartiennent à tous les Dieux, les redoutables,

celles qui donnent la vie aux hommes…

Puissent les plantes aux mille feuillages me délivrer de la mort, de l’angoisse !»

(Arthava Véda, 8-7 in VEDA, 177-178 (texte sacré de l’hindouisme contenant 731 hymnes))

 

«Nous passons, nous nous agitons, en pure perte.

Nous ne faisons pas plus de bruit dans tout ce qui existe

Que les feuilles des arbres,

Le passage du vent.»

(Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquilité, 126)

 

Recherches

Impossible pour moi de concevoir la pratique artistique autrement que comme un champ d’expérimentations. Outre le fait d’avoir eu l’occasion de formaliser à un moment donné cette conception dans une thèse de doctorat, je persiste à poursuivre dans cette voie, en ayant de compte à rendre à personne dorénavant, sauf à moi-même et à tout public (un rêve). L’état de l’avancée (terme à revoir) de mes recherches est rendu visible à travers les expositions qui jalonnent le temps. L’occasion m’est donnée ici de préciser mon approche par la parole – exercice délicat pour quelqu’un qui a choisi de s’exprimer avec des traits, formes et couleurs -, de la mettre en résonance avec une autre recherche, celle d’un éminent chercheur en biologie végétale. Très honoré de cette rencontre, moi qui préfère parler à voix basse

 

Trajectoires ?

(trajectoria, de trajectus «traversée, trajet»)

– courbe décrite par le centre de gravité d’un mobile (mécan.)

– trajectoire d’une planète (astron.)

– ligne décrite par un projectile

Ces définitions du dictionnaire renvoient manifestement à un certain contexte scientifique. J’y vois une direction rigoureuse, linéaire, partant d’un point (?) pour aller vers un autre défini ou à définir, une continuité somme toute avec un départ et une arrivée.

Pourtant, parler de «trajectoires» au pluriel c’est déjà évoquer l’idée que la recherche s’oriente dans plusieurs directions, qu’elle prend des tours et détours qui lui sont propres. Les trajectoires qui me conviennent sont synonymes d’errances, de vagabondages, en toute liberté ou presque. On pourrait parler de ramifications continuelles et/ou discontinues. La formule de Paul Klee, qui prend la parabole de l’arbre comme modèle de la création artistique, conviendrait, plaçant l’artiste à la place du tronc («De l’art moderne»pp16-17, Conférence à Iéna en 1924). Mais aussi pertinente soit-elle, cette parabole ne me satisfait qu’à moitié et préférerais parler de rhizome au lieu et place de l’arbre en citant Gilles Deleuze et Félix Guattari qui au début de Mille Plateaux énoncent ceci :

«(…) à la différence des arbres ou de leurs racines, le rhizome connecte un point quelconque et chacun de ses traits ne renvoie pas nécessairement à des traits de même nature, il met en jeu des régimes de signes très différents et même des états de non-signes. (…) Il n’est pas fait d’unités, mais de dimensions, ou plutôt de directions mouvantes. Il n’a pas de commencement ni fin, mais toujours un milieu, par lequel il pousse et déborde.»

Cette «touffe de racines» (étymologie) qu’est le rhizome me convient bien, mon cheminement ne part pas d’un point précis mais d’une sorte de lieu indécis, assez secret, souterrain où le végétal prend une grande place mais pas seulement. De là des séries d’opus apparaissent, qui sont autant d’expérimentations qui voient le jour à travers des traces dessinées et écrites dans des carnets et/ou constituées d’oeuvres au nombre varié, allant d’une dizaine à une centaine et ayant des relations entre elles plus ou moins visibles (une inquiétude parfois m’envahit à ce propos).

On l’aura compris, même si je parle de trajectoires, les allusions au végétal m’envahissent.

 

Végétal

  • Le végétal comme terrain expérimental

Je m’inscris complètement dans une «tradition» expérimentale comme la photographie au XIXe qui pris à ses débuts comme sujet le végétal tels les «dessins photographiques» de Fox Talbot. Loin de moi la prétention à inventer une nouvelle forme d’art – tout a été dit et fait – mais le végétal reste un terreau propice à une création qui cherche toujours à renaître.

  • Le végétal comme état primitif

Suis-je comme John Cooper Powys à la recherche d’un «moi-ichtyosaure» ?

«Me voici, avec mon moi ichtyosaure et mes réminiscences ataviques qui remontent jusqu’à l’univers végétal et jusqu’à l’univers minéral…» (Apologie des sens,

Je n’irais peut-être pas comme lui à nier toute primauté de l’humain dans un animisme puissant mais c’est forcément une manière de (re)mettre l’humain à sa place. La supposé supériorité de l’homme m’a toujours exaspérée, et encore plus de l’homme occidental, nous ne sommes et resterons qu’un «morceau de nature» (Klee)

  • Le végétal comme enfance

J’ai peut être autant appris au contact de la nature pendant ma prime jeunesse que sur les bancs de l’école, et c’est cela qui ressurgit hic et nunc. La plante relève d’un état originaire de la nature, avant l’humanité. Dans la profusion végétale, il y a comme un jeu enfantin qui n’appartient pas au sérieux de l’adulte.

  • Le végétal comme l’humain

Si loin, si proche le végétal n’entretient pas avec l’humain de rapports formels et organiques évidents à la différence de l’animal qui nous est si familier. Pourtant ce qui m’attire dans les plantes c’est leur fragilité apparente et leur capacité de résistance, en cela elles nous ressemblent. Elles ont une capacité d’adaptation puissante. Je reste fasciné par le lierre qui pousse et se développe dans des endroits improbables, qui n’hésite pas à bifurquer devant l’obstacle pour continuer à se développer.

  • Le végétal comme banalité

«L’homme du commun à l’ouvrage». Grandement formé par les oeuvres et écrits de Jean Dubuffet, associé à la poésie de Francis Ponge, l’ordinaire me sied bien. Le végétal est la quintessence de la banalité, il est tellement là qu’on y prête plus attention. Je cherche dans une simple feuille, une brindille tombée sur le sol, à transcender ces choses insignifiantes en portant sur elles le «regard des jours fériés» (Jankelevitch).

  • Le végétal comme minimum culturel

Ç’est tout et rien du tout, c’est universel. L’évoquer c’est le dire en toute simplicité, en tout naïveté, c’est «un continent» disait Matisse. Il y a quelque chose de fragile et de solide à la fois, cela meurt alors que ce n’est que vie. Je ne cherche pas à en savoir plus sur les plantes que ce minimum culturel. Je ne suis pas un botaniste, un chercheur de l’INRA même si mon regard pourrait peut-être si apparenté, seulement le regard ! reste que le végétal est une source inépuisable.

  • Le végétal comme a-temporalité

Paradoxe : alors que le végétal n’est que le temps qui coule, j’y vois quelque chose de permanent.

Hier, aujourd’hui, demain, ici et maintenant le végétal n’appartient pas au temps humain bien qu’il naisse, grandisse et meurt. Toujours les plantes semblent renaître, le cycle de la vie et de la mort est toujours en action, comme perpétuel. Et je ne parle pas de ces grands arbres qui nous regardent vivre et mourir du haut de leurs siècles !

  • Le végétal comme discrétion

Contrairement à l’ambiance actuelle, je pense que la peinture, voire l’Art en général,relève plus de la discrétion que du spectaculaire. Je la range au même endroit que la poésie : «La poésie ose dire dans la modestie (Char, 381). Le végétal n’est-il pas par essence discret, il nous entoure d’une présence peu ostentatoire contrairement à l’animal qui manifeste sa présence.

  • le végétal comme moteur

Je n’aime guère dire que le motif de mon travail c’est le végétal. Paradoxe : il est pourtant très visible.

Je l’utilise comme un moteur de création, ce qui me permet de me mettre en marche, ce qui me meut et m’émeut, le geste comme la grâce. A l’instar de Shitao qui affirmait que pour peindre un bambou il faut «devenir bambou», j’essaie de laisser pousser le végétal qui est en moi.

  • Le végétal comme force vitale

A Hiroshima les autorités compétentes ont recensé une centaine ou plus d’espèces de végétaux qui ont résisté à la bombe atomique. Les japonais ont beaucoup communiqué autour du Ginkgo Biloba comme symbole de longévité, il n’est pas le seul. Et l’on sait qu’à Tchernobyl les plantes ont envahi les villes abandonnées. Bien que la mort ne soit jamais loin il a dans le végétal une puissance de vie, discrète peut-être, mais indéfectible. La force vitale se manifeste dans sa structure à l’aspect inattendu, hasardeux ou l’accident se mêle à sa logique structurelle. Je voudrais retrouver dans mes peintures, mes volumes ou installation cette énergie vitale, ce Ki comme dirait les chinois ou coréens, ce souffle primordiale. Il est en cela un modèle.

  • Le végétal comme beauté originelle

Le beau est végétal. Hogarth,  Goethe ou bien Kant au XVIIIe voient dans les fleurs et plantes «des beautés libres de la nature (Kant). Les romantiques allemands au XIXe en font même une théorie : «Est beau ce qui rappelle la nature et excite ainsi le sentiment de plénitude de la vie. La nature est organique, c’est pourquoi la suprême beauté est éternelle et toujours végétale.» (Von Schlegel). Que ce soit en Orient ou en Extrême-Orient, la plante incite à l’émerveillement. Elle fait partie d’une culture universelle incontournable.

Le végétal est séduction graphique, connotations sensuelles et sexuelles, riche en combinaisons visuelles colorées ou non. C’est vraiment tout un monde de beauté.

  • Le végétal comme «risque» décoratif

Tout le XXe siècle et cela semble continuer aujourd’hui par la hantise du décoratif. Sur les bancs de l’Université, aux Beaux-Arts ou dans les milieux dits autorisés le terme n’est pas employé ou alors pour juger négativement un travail. Il n’y aura guère eu que Matisse pour relever le défi en clamant haut et fort que tout oeuvre est décorative, que décoration et expression ne sont pas incompatibles. Il l’a prouvé largement dans ces oeuvres, en particulier dans ses papiers découpés. Je me sens dans cette filiation et qu’importe ce qu’on dira de moi, j’assume. «Post-matissien» sans doute je voudrais réhabiliter le décoratif et l’ornement.

  • Le végétal comme ornemental

Mon travail oscille entre l’arabesque et l’entrelacs, entre la courbe et l’entremêlement. «L’idée de ligne, de ligne droite par exemple, c’est manifestement un fantasme, par bonheur, on en est sorti. je veux dire que la topologie a restitué ce qu’on appelle le tissage.» (Lacan) Je voudrais y convier un regard qui parcours, qui se rapproche, qui s’éloigne, un regard flottant. Je souhaite donner au spectateur un plaisir des sens, lui laisser choisir le sens à donner.

  • Le végétal comme fluidité

Je suis très sensible à l’esthétique de la fluidité japonaise, cette conception de l’art – et de l’existence – marquée par un jeu incessant entre la forme et la manière. Je dessine dans la souplesse et j’utilise de préférence une matière colorée liquide, une manière d’être dans la mouvance.

  • Le végétal comme au-delà du végétal

«Regarder, disait Valéry (Degas Danse Dessin), c’es-à-dire oublier le nom des choses que l’on voit», c’est-à-dire dessiner. Plus encore je ne veux dessiner les végétaux mais plutôt ce qu’il y a entre, dans les vides entre les feuilles des branches pour qu’apparaisse la forme, la surprise. Je travaille à tâtons, entre ordre et désordre.

Je cherche à dépasser le végétal, à aller au-delà. Le représenter simplement ne m’intéresse pas, je laisse cela à d’autres, à la photographie, au cinéma. Je cherche à m’en abstraire. Pas facile !

jean jacques pigeon, octobre 2013